Une femme à la foi profonde, éprise d’une grande tolérance

En descendant la rue Saint Gervais, à Jonzac, les visiteurs remarquent l’importance de deux immeubles situés de part et d’autre de la rue. A gauche, le presbytère, un édifice de style « Empire » construit en 1870 ; à droite, un bâtiment dont la façade imposante laisse imaginer que nous sommes en présence d’une importante demeure. C’est la Maison de retraite rattachée au Centre hospitalier*. Une petite plaque, abîmée par le temps, située à l’entrée de la résidence, rappelle que l’édifice est un don de la famille Gauron-Larquier.
La dernière occupante de cette demeure fut Lucile Larquier-Gauron. Dernière représentante d’une vieille famille jonzacaise, elle reçut cette grande maison de ses parents, le Dr Camille Gauron et Mme Gabrielle Gauron née Fournier qui, elle-même, la tenait de ses parents. Ces derniers s’étaient enrichis au début du XIXème siècle en exerçant la profession de marchand-drapier à Jonzac.
Tous les membres de la famille Fournier-Gauron étaient de religion catholique. Confessant leur foi ardente en Jésus-Christ, ils étaient des membres actifs de la paroisse. Tous étaient engagés au service de l’Église en aidant les plus démunis et en participant aux financements des bonnes œuvres. Dans les années 1870, le Dr Gauron était devenu Président du Conseil de la Fabrique - l’antique Conseil économique paroissial - une puissante association qui gérait tous les biens de l’Église locale, l’église et le presbytère compris. Cette charge était généralement confiée à des paroissiens pratiquants qui pouvaient aider financièrement l’association en cas de difficultés passagères.
Lucile Gauron suivit ses études à l’Institution de la Sagesse à Jonzac, elle perdit son père alors qu’elle n’avait que 17 ans et sa mère lorsqu’elle atteignit l’âge de 27 ans. Comme ses parents, elle respectait scrupuleusement les préceptes de l’Église catholique. La cérémonie a eu lieu dans la chapelle de l’Institution de la Sagesse
A l’âge de 20 ans, elle épousa, en 1888, Fernand Larquier, originaire de Pimbert près d’Archiac. Le jeune homme était issu d’une famille honorablement connue ; il était le frère du Dr Paul Larquier, Maire d’Archiac, et le fils du Dr Pierre-Émile Larquier, Maire d’Arthenac et Conseiller Général d’Archiac. Cette famille, amie d’Émile Combes, avait épousé les idées républicaines à une époque où les tensions entre l’Église catholique et les républicains anticléricaux allaient se déchaîner. Pour sa part, Fernand Larquier avait fait de solides études ; docteur en droit et avocat, il allait devenir quelques années plus tard Procureur de la République à Mlle (79).
Les jeunes époux s’installèrent dans la Maison familiale, rue Saint Gervais ; leurs sensibilités philosophiques opposées en raison de leurs origines respectives n’altérèrent en rien leurs sentiments. Après la disparition brutale de ses parents, Lucile Larquier-Gauron, sans doute désemparée, trouva du réconfort auprès de son époux et se réfugia dans le secours de la prière. A deux pas de son domicile, l’église, régulièrement fréquentée, lui permit de garder l’espérance. Un événement heureux et mémorable allait combler de joie la jeune femme. Lors de l’inauguration du clocher de l’église, en 1854, une seule cloche avait été installée afin d’avertir les Jonzacais, lors des cérémonies religieuses. La décision fut prise d’en ajouter deux supplémentaires au sommet du clocher. La tradition dans l’église catholique est de bénir les cloches lors de leur installation et de désigner un parrain et une marraine.
Ces derniers étaient souvent choisis parmi les paroissiens ayant la capacité de contribuer à leur financement. Ainsi le dimanche 19 avril 1896, une importante cérémonie religieuse, présidée par Mgr Bonnefoy, évêque de La Rochelle et Saintes, fut célébrée dans l’église Saint Gervais et Saint Protais de Jonzac. Pour cet événement, une foule nombreuse « remplissait l’église et débordait sur la place ». Les cloches furent bénites par le chanoine Eyssautier, supérieur de l’Institution de Pons, vicaire général honoraire – il devint évêque de La Rochelle et Saintes en 1906 – en présence de l’abbé Trébuchet, chanoine honoraire, archiprêtre-curé de Jonzac et de MM. Bardet et Arnauld, vicaires.
Sur l’une des cloches est inscrit :
« Je me nomme Gabrielle. Saint Gervais et Saint Protais, patrons de la paroisse. J’ai eu pour parrain, M. André Estignard et pour marraine Mme Lucile Gabrielle Fernande Larquier-Gauron ».
D’autres informations figurent sur le bulletin religieux de La Rochelle : « Gabrielle pèse 500 kilogrammes. La population s’est montrée digne de sa vieille réputation de générosité… La municipalité a voulu aussi concourir pour sa part à l’exécution du projet formé par M. l’abbé Trébuchet, archiprêtre de Jonzac… Les noms gravés sur les cloches en disent long ; mais nous devons ajouter que c’est d’abord et surtout la famille Larquier qui, sur le désir de feu Mme Gauron, a, par sa libéralité, permis à M. le curé de doter la paroisse d’une si belle sonnerie ».
Le Conseil Municipal de Jonzac avait voté une somme de 100 francs pour l’installation des cloches « Gabrielle et Blanche-Marie » et les comptes de Fernand Larquier révélèrent un don du même montant.

En 1900, Fernand Larquier, jeune homme brillant, se fit élire Maire de Saint-Simon-de-Bordes, après être devenu propriétaire de biens fonciers dans la commune, suite à l’héritage dévolu à son épouse. Ce n’était que le début d’une carrière politique, qui aurait pu entraîner quelques dissensions dans le couple. En effet, les premières années du XXème siècle furent le théâtre d’une opposition sérieuse entre l’Église catholique et les anticléricaux issus des milieux républicains. Les événements s’enchaînèrent quand Fernand Larquier se fit élire député républicain en 1902 – il le demeura jusqu’en 1914 - après une dure campagne électorale provoquée par l’invalidation d’un candidat conservateur. Dans le sillage d’Émile Combes, ancien Président du Conseil, il vota à l’Assemblée Nationale en décembre 1905, la loi sur la séparation de l’Église et de l’État.
L’homme demeurait fidèle à ses convictions ; des discussions sérieuses s’engagèrent probablement au sein du jeune couple. Lucile Larquier-Gauron, élevée depuis sa naissance dans un milieu respectant la doctrine catholique, engagé au service de l’Église, dut subir des pressions familiales, voire des quolibets à la suite de la prise de position de son époux à l’opposé de ses idées religieuses. Cependant, chacun des jeunes époux en respectant les opinions de l’autre fit preuve de tolérance. La fidélité à une cause ne signifie pas une opposition sans issue. Mais quelques années plus tard, la modération dans ses engagements se retourna contre Fernand Larquier.
En 1909, les franc-maçons de la loge maçonnique de Pons « La Tolérance », profondément anticléricaux en ce début du XXème siècle, reprochèrent à Fernand Larquier sa tiédeur vis-à-vis de leur mouvement. Ils l’avaient soutenu à chacune des élections législatives, mais ils lui reprochèrent de «  se servir des maçons pour les besoins de sa cause, puis de les rejeter après », considérant « qu’il les déteste, et que sa femme qui le dirige, écoutant son confesseur, les poursuit de sa haine  ». Si la réprimande semblait exagérée, c’était la proximité de Fernand Larquier avec une famille profondément catholique qui n’était pas du goût de ses opposants.
Les conséquences du vote de la séparation de l’Église et de l’État ne semblent pas avoir entraîné d’effets au sein du couple. Lucile Larquier-Gauron, fidèle à ses engagements, continua par ses actes tout au long de sa vie à aider son prochain. Après son départ de la Chambre des députés en 1914, Fernand Larquier s’engagea dans le mouvement agricole coopératif ; il faut préciser qu’il avait participé à diverses commissions en rapport avec l’agriculture et la viticulture lorsqu’il était parlementaire.
Le couple n’eut pas d’enfants. Cette situation fut sans doute difficile à vivre pour l’un et l’autre. Lucile Larquier-Gauron, n’ayant plus de famille proche, établit des relations familiales solides avec les neveux de Fernand Larquier.
Lorsque le couple prit de l’âge, une décision s’imposa pour la succession des biens de Lucile Larquier-Gauron. Toujours fidèle à leurs idéaux, ils décidèrent de faire don de la grande demeure familiale, rue Saint Gervais, à la ville de Jonzac, à charge pour la collectivité d’y créer une Maison de Retraite. Ce legs devrait prendre effet au décès du dernier d’entre eux.
Fernand Larquier décéda en 1947 et Lucile Larquier-Gauron en 1962 à l’âge de 94 ans. La ville de Jonzac reconnaissante respecta la demande des défunts et engagea des travaux rapidement afin de réaliser les vœux des anciens propriétaires.
Le 15 octobre 1965, voilà bientôt 50 ans, la Maison de Retraite - d’une capacité d’accueil de 35 lits - était inaugurée en présence de Henri Chat-Locussol, Conseiller-Général, Maire, Daniel Daviaud, Député, et Daniel Doustin, Préfet de la Charente-Maritime.

Après avoir consacré, chacun à leur manière, leur vie entière à leur prochain, les époux Larquier-Gauron firent un legs de grande valeur à la Municipalité de Jonzac pour adoucir la fin de vie des personnes âgées.

Jean Claude Arrivé


Note :
* Les résidents sont désormais hébergés dans le nouvel EHPAD Jean Moulin.

Sources :

  • Archives de la famille de Larquier
  • Archives municipales de la ville de Jonzac. Délibérations du Conseil Municipal (1870 à 1965).
  • Bulletin religieux de La Rochelle n° 43, 32e année.
  • Franc-Maçonnerie et Francs-Maçons en Charente-Maritime, Françis Masgnaud, édition Sire de Pons, Mars 1998, ISBN 2-913045-00-6.
  • Jonzac, Son église, son château, Abbé C. Fouché, 1924, réédition Rex Universis Paris 1992, ISBN 2-87760-887-5. 

 
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